Voilà quelques temps que je n’ai pas pris le temps de partager mes découvertes. Et c’est Jean Monnet que j’ai découvert ces dernier temps en lisant ses mémoires. En cette période de célébration du 60è anniversaire de la déclaration de Robert Schuman qui a initié la création de la Communauté Européenne, parler de Jean Monnet est d’autant plus légitime. C’est en effet lui et ses amis qui ont inspiré le projet lancé par Robert Schuman de placer la production de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune.
Jean Monnet était un stratège de l’Alliance entre états; il s’est forgé par sa carrière internationale un savoir faire unique sur la façon de fédérer les hommes et les faire s’allier. Ce n’est pas pour rien qu’il cite quelqu’un qui l’a beaucoup marqué, le lyonnais Antoine de Saint Exupery : le plus beau métier des hommes, c’est d’unir les hommes.
Je retiens 6 idées essentielles des mémoires de Jean Monnet, 6 idées qui inspirent, à TRIESSE, notre vision et surtout notre méthode pour aborder les alliances.
1 – Les hommes peuvent dépasser leur propre champ de vision étriqué, dès lors « qu’ils sont portés dans certaines conditions ; ils voient que leur intérêt est commun et ainsi sont portés à se mettre d’accord. Ces conditions sont que l’on parle du même problème, avec la volonté et même l’obligation de lui donner une solution acceptable pour tous. Aucun ne doit garder d’arrière pensée et soupçonner le partenaire de dissimuler un élément du problème. »
2 – Le pire ennemi des alliances, ce sont les jeux de pouvoir, ce sont les hommes. Je cite à nouveau Jean Monnet : « j’ai refait cent fois dans ma vie l’expérience que les questions de personnes étaient des obstacles majeurs à l’organisation commune et au progrès de l’action. Je n’ai jamais pu éviter ni surmonter complètement ces obstacles. Mais j’ai toujours refusé de les considérer comme des préalables et je ne m’y suis arrêté que par nécessité et après avoir épuisé toutes les possibilités de faire passer d’abord les questions de principe ou de méthode. Je n’ai jamais été gêné pour demander aux autres un peu de désintéressement ou de pudeur. Disons plus simplement : un peu de raison ». Jean Monnet sait de quoi il parle puisqu’il a vécu au plus près les jeux de pouvoir personnel du Général de Gaulle face au Général Giraud en Afrique du Nord en 1943.
3 – Sans gouvernance solide et règles claires, il ne peut pas y avoir de succès car la nature humaine est trop inconstante : « les événements m’ont enseigné que la nature humaine se découvre faible et imprévisible lorsque les règles lui manquent et que les institutions défaillent ».
4 – Les alliances dépassent la simple entente entre personnes complices ou inspirées du moment ; les hommes passent, les alliances perdurent si elles sont construites solidement : « Les hommes passent et d’autres viendront qui nous remplaceront. Ce que nous pourrons leur laisser, ce ne sera pas notre expérience personnelle qui disparaîtra avec nous ; ce que nous pouvons leur laisser, ce sont des institutions. La vie des institutions est plus longue que celle des hommes, et les institutions peuvent ainsi, si elles sont bien construites, accumuler et transmettre la sagesse des générations successives ».
5 – Les alliances sont d’une extraordinaire puissance pour dépasser les situations bloquées, là où la simple coordination entre partenaires ne suffit plus : « ma conception de l’action internationale s’est construite à la lumière de l’incapacité de la France et l’Angleterre de fusionner leurs pays au début de la seconde guerre mondiale. Ce qui aurait changé le cours de la guerre et des esprits. J’ai trop souvent rencontré les limites de la coordination. C’est une méthode qui favorise la discussion, mais elle ne débouche pas sur la décision. Elle ne permet pas de transformer les rapports entre les hommes et entre les pays dans les circonstances où l’union est nécessaire. Elle est l’expression du pouvoir national, ce qu’il est ; elle ne peut pas le changer, elle ne créera jamais l’unité. Reste qu’il faut s’en souvenir lorsque l’occasion d’une action conjointe se présente ». L’alliance est aussi ce moyen donnés aux hommes de se dépasser : « je savais que les hommes placés dans une situation de fait nouvelle, ou dans un système d’obligations différent, adaptent leur comportement et deviennent autres. Ils deviennent meilleurs si le contexte nouveau est meilleur : c’est l’histoire toute simple du progrès des civilisations, et c’est l’histoire de la Communauté européenne ».
6 – Sans méthode, point de salut. Et Jean Monnet place ici 2 principes clés : partir d’une grande idée, de l’ordre du politique et se concentrer sur un point précis qui entraîne le reste. « Les problèmes concrets, je le sais par expérience, ne sont jamais insolubles à partir du moment où ils sont abordés du point de vue d’une grande idée. D’abord la grande idée politique et ensuite interviennent les techniciens ». « Le problème peut être lucidement posé, mais la méthode pour le résoudre peut manquer. J’avais appris qu’on ne peut pas agir en termes généraux, en partant d’un concept vague, mais que tout devient possible si l’on sait se concentrer sur un point précis qui entraîne le reste. La méthode est inséparable des objectifs désignés, et non moins importante qu’eux ».
Jean Monnet, Mémoires, éditions Livre de Poche